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Adam Smith à Toulouse

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Le célèbre économiste et philosophe écossais du 18e siècle a séjourné et travaillé dans la Ville Rose. Alain Alcouffe vient de publier un ouvrage sur cet épisode peu connu de la vie d’un penseur subtil, trop souvent caricaturé comme un ultra-libéral.

18 septembre 2018 imprimer en PDF

Comprendre pour entreprendre : Quelles sont les raisons qui vous ont amené à vous intéresser à Adam Smith ?

Alain Alcouffe : Lors de mes études à Toulouse, dans les années 1960, un enseignant d’histoire des doctrines économiques nous avait appris que Smith avait séjourné à Toulouse, mais presque rien n’était connu de cette visite. C'est pourquoi j'ai accepté avec intérêt lorsque Philippe Massot-Bordenave m’a sollicité pour encadrer sa thèse d’histoire sur le sujet. La thèse a été soutenue en 2013. Largement remaniée, elle a abouti au livre publié cette année.

Dans quel contexte Adam Smith s’est-il rendu à Toulouse en 1764 ?

Il s’y est rendu cinq ans après la publication du livre qui l’a rendu célèbre, La Théorie des sentiments moraux. Grâce au prestige de son ouvrage, il est alors recruté par Charles Townshend, grand argentier des forces armées britanniques, pour s’occuper de l’éducation de son beau-fils, le futur duc de Buccleuch, en échange d’une rente à vie. Adam Smith fera suivre à son élève des cours à la faculté de droit de Toulouse et l’introduira auprès de la bonne société locale. Leur séjour a duré 19 mois.

Y a t-il des thèmes qui ont nourri sa pensée pendant ce voyage toulousain ?

Il s’est intéressé au fonctionnement du Parlement de Toulouse, à la gestion du canal du Midi, à la répartition des impôts et des dépenses publiques. On peut penser que certaines parties de La Richesse des Nations (1776), son deuxième ouvrage phare, ont été rédigées à Toulouse. L’affaire Calas, qui venait d’éclater à Toulouse (1761-1762), aboutissant à la condamnation à mort d’un marchand protestant innocent, sur fond d’intolérance religieuse, a également contribué à sa réflexion sur la justice et la réputation. Il en parle dans la dernière édition de La Théorie des sentiments moraux.

Quelles ont été les influences de Smith ?

Adam Smith, professeur à Glasgow juste avant sa période toulousaine, a assisté au développement rapide de la ville grâce au commerce avec les colonies d’Amérique et aux chantiers navals. Il en a été marqué. Parmi ses rencontres déterminantes, on peut noter celle de Francis Hutcheson, grand représentant des Lumières écossaises. Il était aussi très lié au philosophe David Hume, dont il avait dévoré les œuvres. C'est d'ailleurs Hume, à l’époque secrétaire de l’ambassade de Grande-Bretagne en France et coqueluche des salons parisiens, qui organisa son voyage à Toulouse.

Quelle est la place d’Adam Smith dans l’histoire de la pensée économique ?

Un grand débat agite les économistes depuis un siècle et demi à propos du paradoxe de la pensée de Smith. Dans La Théorie des sentiments moraux, le penseur met en avant l’empathie pour expliquer les rapports sociaux, alors que les mécanismes impersonnels du marché (une main invisible) et l’égoïsme semblent l’emporter dans La Richesse des nations. Mais Jean Tirole et Paul Seabright ont récemment souligné qu’il n’y avait pas réellement de paradoxe. Adam Smith s’intéressait à l’altruisme, mais il savait que l’intérêt personnel était aussi un moteur puissant de l’économie. En réalité, les deux sentiments contribuent au fonctionnement économique.

Comment le situer par rapport au libéralisme ?

Smith a préconisé « le système simple et évident de la liberté naturelle ». Contre les monopoles, il a défendu les marchés libres, montrant comment la concurrence pouvait entraîner la prospérité économique. Mais selon lui, le marché ne pouvait pas tout faire. Il fallait un Etat, notamment pour percevoir des impôts nécessaires au financement de l’armée. Smith est donc un libéral mais pas un libertarien.

Quels ont été les grands enseignements de Smith ?

Les économistes ont été hantés, dès le XVIIe siècle, par la question de savoir si et comment une économie de marché pouvait fonctionner de façon satisfaisante, en « équilibre », alors que la société avait longtemps reposé sur une économie féodale, dans laquelle les corporations fixaient les quantités produites et les prix. Ainsi les recherches sur l’équilibre économique général peuvent être considérées comme un aboutissement de la métaphore de la main invisible proposée par Adam Smith. Dans son Histoire de l’astronomie, il évoque une main qui relierait les planètes entre elles. Il utilise de nouveau l’expression dans La Théorie des sentiments moraux et dans La Richesse des nations, expliquant que, chacun, en poursuivant son intérêt propre, est amené par une main invisible à contribuer au bien-être commun.

Peut-on dire que Smith a été le précurseur de l’économie comportementale ?

L’économie comportementale trouve sa source dans la psychologie économique, qui est au cœur du Traité des sentiments moraux. Quand les économistes ont vu les limites du schéma de l’équilibre économique général, ils ont cherché à comprendre les motivations humaines, au-delà de la simple poursuite d’intérêts privés. On a retrouvé, il y a une vingtaine d’années le livre oublié du sociologue et psychologue social français Gabriel Tarde, qui se référait, au tournant du 20e siècle, à l’ouvrage de Smith. Jean Tirole s’est mis à travailler avec des psychologues et à s’orienter vers l’économie comportementale. Grâce aux travaux de l’historienne de l’économie britannique Emma Rothschild, on a compris que considérer l’individu avec toutes ses motivations permettait d’avoir une vision plus fine en économie.
 


Alain Alcouffe

Professeur émérite de sciences économiques, spécialiste de l’économie industrielle et de l’histoire de la pensée économique, Alain Alcouffe a co-organisé en juin 2018 à l’Université Toulouse Capitole un cycle de conférences sur Adam Smith, auquel ont notamment participé Jean Tirole et Paul Seabright. Il a publié avec Philippe Massot-Bordenave, Adam Smith à Toulouse et en Occitanie, juin 2018, éditions Privat.



Adam Smith à Toulouse : un cycle de conférences

"De la Théorie des Sentiments Moraux à la Richesse des Nations : une trajectoire consistante", par Paul Seabright, Professeur de TSE et Directeur de l'IAST (Institute for Advanced Study in Toulouse).
 


 
 "La modernité d’Adam Smith", par Jean Tirole, Prix Nobel d’Economie, Président de Toulouse School of Economics (TSE), Président du Comité de Direction de l'Institute for Advanced Study in Toulouse (IAST)
 



"Le droit, l’éthique et l’économie dans l’oeuvre d’Adam Smith", par Thierry Pauchant, Professeur à HEC Montréal et auteur du livre « Manipulés. Se libérer de la main invisible d’Adam Smith ».

Universit� Toulouse 1 Capitole