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Catalogne : 2018, l’année de sortie de crise ?

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De la monarchie des Habsbourg à nos jours, l’histoire de la Catalogne n’est que velléités d’autonomie contrariées. Michel Martinez évoque l’histoire complexe de cette région, jamais vraiment intégrée au sein de l’Espagne. Interview.

19 juin 2018 imprimer en PDF

Les revendications d’indépendance de la Catalogne ne sont pas nouvelles. Dans quel contexte s’ancrent-elles ?

L’Espagne telle qu’on l’entend est un État qui aurait dû se construire sous la forme d’une monarchie plurielle ou composite. Elle l’a été du temps des Habsbourg (jusqu’en 1700) ; c’était une fédération de plusieurs territoires (la Galice, la Castille, les Asturies, l’Aragon, la Navarre, la Catalogne…) avec des traditions politiques, juridiques, linguistiques et institutionnelles distinctes. Mais dans la construction de l’État espagnol moderne à partir du 18ème siècle, sous les Bourbons, ces différences n’ont pas été respectées. Leurs langues ont été considérées par le pouvoir central comme des patois régionaux et le système castillan s’est imposé, parfois dans la douleur, avec notamment des représailles à destination des territoires qui se sont montrés frileux à l’arrivée des Bourbons.

Les autres régions espagnoles, ne sont pas, aujourd’hui, dans les mêmes revendications, comment expliquer ces différences ?

Au 18ème siècle, dans la plupart des provinces espagnoles, l’élite et la bourgeoisie étaient majoritairement d’origine agricole. Elles se sont facilement intégrées dans le cadre imposé par le pouvoir royal. Mais la situation était différente à Barcelone, avec une bourgeoisie plus industrielle, dotée d’un pouvoir économique important. Les bourgeois catalans ont appris le castillan, mais n’ont jamais abandonné le catalan. Ils ont même tout fait pour que leur langue redevienne une langue écrite et administrative.

À quand remontent les premiers signes d’autonomie en Catalogne ?

Au début du 20ème siècle, le pouvoir politique s’est trouvé concentré à Madrid tandis que le pouvoir économique était à Barcelone. Un embryon d’autonomie est alors accordé par la monarchie espagnole. Les « conseils généraux » des quatre provinces catalanes sont réunifiés pour former la « mancomunitat ». Il devient possible d’enseigner en catalan. Un institut des études catalanes (équivalent de l’Académie française) voit le jour, ainsi que de nombreuses écoles techniques qui n’ont, à cette époque, pas d’équivalent en Espagne. Dans le peuple, la revendication d’autonomie est déjà très majoritaire, avec deux tendances qui se dessinent, d’un côté les régionalistes monarchistes, de l’autre les autonomistes républicains. 

Pourquoi toutes les velléités d’autonomie ont-elles ensuite été contrariées ?

En 1921, à la suite de revers militaires au Maroc, le roi est débordé et une dictature s’installe. Le général Primo de Rivera, qui dirige alors le pays, perçoit l’embryon d’autonomie catalane comme un danger pour l’unité de l’Espagne, malgré son faible poids politique. C’est à cette date que remonte la première dichotomie entre Madrid et la Catalogne avec, en toile de fond, une interrogation qui n’est toujours pas réglée aujourd’hui. L’Espagne est-elle une nation ? Ou une nation plurielle ?

La question se pose à nouveau sous la Seconde République, première expérience démocratique espagnole qui, très vite, accorde un large statut d’autonomie à la Catalogne (1932). Cette décentralisation est perçue par les royalistes comme une désintégration de la nation espagnole et sert de prétexte aux généraux putschistes en 1936 pour mettre fin à la république laïque et démocratique.

Le conflit suivant a lieu autour de la Constitution de 1978. Les Catalans, d’abord satisfaits, négocient plus d’autonomie jusqu’au refus de Madrid d’aller plus loin (2006). Depuis, l’opposition est allée crescendo jusqu’au referendum non-autorisé d’octobre 2017.

Les Catalans tablaient sur le modèle du référendum canadien. Avaient-ils tort de parier sur ce modèle ? 

Le referendum à la canadienne a été évoqué dès 2012. Les Québécois avaient eu le droit de décider de leur sort, pourquoi pas les Catalans ? Un premier référendum a donc eu lieu à l’automne 2014, deux mois après un référendum analogue en Écosse.

Mais, contrairement à l’Écosse qui a ouvert le débat entre les pro et les anti indépendance, l’Espagne est en quelque sorte passé à côté du sujet. Mariano Rajoy, l’ancien chef du gouvernement espagnol a d’emblée judiciarisé le conflit avec les indépendantistes. Malgré une majorité de oui à chacun des deux scrutins de 2014, puis de 2017, avec une participation d’environ 40 % du corps électoral, ces referendums n’ont été ni autorisés, ni reconnus. Par ailleurs, il est vrai que les indépendantistes ne sont jamais parvenus à atteindre 50 % des suffrages lors des élections régionales de 2015 et 2017.

Quelle sortie de crise est aujourd’hui envisageable ?

Suite à la déclaration unilatérale d’indépendance d’octobre 2017, Madrid a dans un premier temps désactivé l’autonomie de la Catalogne, suspendu son gouvernement, et emprisonné ou contraint à la fuite ceux qui avaient organisé le référendum.  Des élections régionales ont alors été organisées en mai 2018.

Le profil de Quim Torra, élu à la présidence avec 66 voix pour, 65 contre et 4 abstentions, est cependant inquiétant pour l’Espagne. Il est adepte d’une catalanité très hostile à l’Espagne, voire à l’Union Européenne.

Le remplacement à Madrid du premier ministre Mariano Rajoy par Pedro Sánchez, socialiste, élu en partie par les députés indépendantistes, sera-t-il suffisant pour remettre les négociations sur les rails ?  

Le premier signal envoyé par Pedro Sánchez est sans équivoque : son ministre des affaires étrangères, Josep Borrell, ex-président du Parlement européen, est un dirigeant catalan hostile aux indépendantistes. Ceux-ci ont soutenu Pedro Sánchez pour faire chuter Mariano Rajoy mais au début de l’été 2018, aucune concession ne leur a été faite. 


Michel Martinez

Docteur en espagnol, maître de conférences à l’Université Toulouse Capitole, Michel Martinez est directeur du Département des Langues et Civilisations de l’université. Spécialiste de la Catalogne, il effectue ses recherches au sein du FRAMESPA (CNRS-Université Toulouse Jean Jaurès). Il est secrétaire adjoint de l’Association Française des Catalanistes. 



Le fédéralisme sera t-il la solution ?





Pour aller plus loin

« La Catalogne, région d’Espagne ou nation d’Europe ? », par Michel Martinez, in Caractères, revue des étudiants de Sciences Po Toulouse.

 

« El régimen jurídico de las lenguas en España».  Conférence sur la diversité linguistique en Espagne, proposée par le Centre de ressources en langues de l’université (2013). 

Universit� Toulouse 1 Capitole