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Climat : pourquoi trouver un accord est si compliqué

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Pas facile de gérer un bien commun à l’humanité, l’atmosphère, avec une perspective de très long terme et plus de 200 nations qui s’expriment. Quelques notions de théorie économique pour comprendre les éléments du puzzle. Par Christian Gollier.

16 septembre 2015 imprimer en PDF

La prise de conscience de l’urgence de l’action n’a rien d’évident. Chacun peut se dire que le comportement d’une personne ne change rien, que les autres vont faire les efforts nécessaires, et jouer le "passager clandestin", sans se soucier du bien commun. Ce sont des sujets que l’on aborde lorsqu’on étudie la théorie des jeux et l’économie publique.

Ainsi raisonne le pêcheur qui surpêche et contribue à l’extinction de certaines espèces mais qui perçoit avant tout son gain personnel lorsqu’il rapporte beaucoup de poissons au port. Même chose pour l’automobiliste qui, pour s’acheter une voiture, tient compte des frais à venir en matière d’achat d’essence et d’assurance, mais pas du coût pour la collectivité des rejets de CO2 dont il sera responsable.
 
La tragédie des biens communs

À chaque fois qu’il y a un bien commun dont dispose une collectivité, la question de sa gestion se pose. On parle de "tragédie des biens communs" et il peut s’agir bel et bien de tragédie. La civilisation qui s’était développée sur l’île de Pâques s’est ainsi éteinte en raison de la déforestation excessive, qui avait conduit à une famine fatale. Jared Diamond raconte cette histoire dans "Effondrements", un livre qui décrit une suite de catastrophes résultant largement de l’incapacité humaine à prendre soin de son environnement.

Comment agir pour éviter ces catastrophes liées à la surexploitation des biens communs ? Ce sont des questions qui ont beaucoup préoccupé les économistes. Elinor Omstrom a obtenu notamment le prix Nobel en 2009, grâce à ses travaux sur les mécanismes sociaux permettant de gérer des biens communs locaux. Les travaux du britannique Arthur Pigou nous donnent cependant des pistes plus utilisables dans le contexte actuel, où la préservation de l’atmosphère doit être obtenue non à l’échelle locale, mais à l’issue d’une négociation mondiale. Arthur Pigou avait proposé, dès les années 30, l’instauration d’une taxe pour faire payer à chacun le coût caché de ses activités pour la collectivité, afin de l’inciter à tenir compte des "externalités négatives" qu’il impose aux autres, autrement dit les dommages qu’il induit par ses actes (ici l’émission de gaz à effet de serre). C’est le principe bien connu du pollueur-payeur.

Comme ces dommages climatiques se produiront à long terme, les économistes sont conduits à étudier la manière dont la société valorise l’avenir par rapport au temps présent, puis à "actualiser " le flux des dommages prévus. Ainsi, on estime généralement qu’une perte de 10€ dans un an correspond à une perte aujourd’hui de 9,7€, et qu’une même perte de 10€, mais dans un siècle, à un dommage immédiat de seulement 52cts !

C’est en faisant ce type de calcul que nous avons attribué un prix d’environ 40€ à chaque tonne de carbone émise aujourd’hui. Pour un particulier dont l’activité génère en moyenne 8 tonnes de CO2/an, si l’on établit une "taxe pigouvienne", il sera amené à payer 360 € par an s’il ne modifie pas son comportement. Mais on espère bien sûr que cela l’incitera à réduire massivement ses émissions plutôt que de payer cette taxe.

La théorie économique ne nous dit pas la manière optimale d’utiliser l’argent qui serait ainsi collecté, qu’on évalue à 2000 milliards d’euros par an. On pourrait imaginer en attribuer une partie aux pays en développement pour les inciter à participer à l’effort commun, ou investir collectivement dans des infrastructures de dépollution ou d’adaptation au changement climatique.
 
Taxe ou quota ?

La question du mode de prélèvement n’est pas non plus tranchée. Taxer de manière classique pose un certain nombre de problèmes. Ne peuvent lever l’impôt que des États suffisamment forts et pas trop corrompus. L’acceptation de la taxe peut aussi se révéler difficile. En Europe, par exemple, elle doit être acceptée par 27 parlements.

Une autre option serait de fixer une quantité d’émission annuelle globale autorisée, en diminution progressive et d’obliger les pollueurs à "acheter" des permis d’émission. De tels "marchés du carbone" existent déjà pour les industriels dans plusieurs régions du monde, en Europe, en Californie, dans l’est des États-Unis, au Québec, dans certaines régions chinoises. On pourrait imaginer étendre ce système. Ce serait politiquement plus facile à mettre en place qu’une taxe.

Dans tous les cas, les travaux de Pigou montrent l’importance d’associer à chaque action polluante une taxation homogène, afin que chacun soit incité de la même manière à limiter les pollutions. En l’absence de telles incitations, les pouvoirs publics, sous l’action de lobbies, risquent d’être amenés à des choix aberrants, privilégiant des technologies trop coûteuses, au détriment de la collectivité.

 

Christian Gollier

Directeur général de la Toulouse School of Economics (TSE) et de la fondation Jean-Jacques Laffont, membre de l’Institut d’Economie Industrielle (IDEI) et professeur d’économie à Toulouse 1 Capitole, Christian Gollier est l’un des principaux auteurs des 4è et 5è rapports du groupe d’experts intergouvernemental sur le changement climatique (IPCC 2007 et 2013). Il a notamment publié en 2012 aux Princeton University Press un livre intitulé " Pricing the Planet ‘s Future ". TSE et la chaire économie du climat de l’Université Paris Dauphine viennent de lancer un appel commun pour instaurer un prix mondial unique pour le carbone, à l’occasion de la COP21.
 

Publications récentes


"Discounting, Inequality and Economic Convergence", Journal of Environmental Economics and Management, vol. 69, janvier 2015, p.53-61.

" Should governments use a declining discount rate in project analysis? ", Review of Environmental Economics and Policy, vol. 8, 2014, p. 145–163.(avec Kenneth J. Arrow, Maureen Cropper, Ben Groom, Geoffrey Heal, R. Newell, William D. Nordhaus, R. Pindyck, W. Pizer, P. Portney, Thomas Sterner, R. Tol et Martin L. Weitzman)
Universit� Toulouse 1 Capitole