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Coupe du Monde : un pari aventureux

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Les évènements sportifs de grande ampleur sont-ils des investissements pertinents pour les pays hôtes ? Point de vue de Stéphane Straub, économiste du développement, spécialiste de l’Amérique Latine.

4 juin 2014 imprimer en PDF

A la suite du décès d’un jeune danseur, tué par les forces de l'ordre après avoir été confondu avec un trafiquant de drogue, de violentes émeutes ont éclaté fin avril 2014 dans une favela de Rio de Janeiro, faisant un mort. Comme de multiples fois au cours de l’année, les travaux " pharaoniques " liés au Mondial de football, ont été conspués.  " L'accueil de la Coupe du Monde joue un rôle de catalyseur de tensions préexistantes, liées aux inégalités sociales, au mauvais état des infrastructures, aux soupçons généralisés de corruption ", analyse Stéphane Straub, directeur du laboratoire Arqade de la Toulouse School of Economics (TSE).

La réussite économique du Brésil dans les années 2000 avait impressionné l’opinion publique internationale. " Les programmes sociaux, du type Bolsa Familia, conditionnant les aides sociales à la scolarisation des enfants, ont démarré dès les années 90 et se sont intensifiés sous le gouvernement Lula. Le Brésil a connu alors une croissance de 2 à 3% par an, le PIB par habitant dans certaines villes est devenu comparable à celui des pays développé. Mais le Brésil comporte toujours des poches de pauvreté extrême et les classes moyennes attendent des améliorations de la vie quotidienne qui n’arrivent pas ", analyse l’économiste.

 Des infrastructures publiques archaïques

La rébellion s’explique aussi par les conditions d’organisation de la Coupe. " Les Brésiliens se rendent compte que les dépenses liées au Mondial se font au détriment d’autres investissements. Si, comme promis initialement par le président Lula, aucun argent public n’avait été engagé, l'événement aurait permis d'investir dans l’eau potable, l’électricité, ou les routes, qui sont des biens publics bénéficiant à la majorité de la population, et ses retombées auraient peut-être été positives. L’Amérique Latine accuse un grand retard dans ces domaines, par rapport aux pays avancés d'Asie, comme la Malaisie. Mais il est clair aujourd’hui que ces promesses ne se matérialiseront pas. Le Brésil a surtout amélioré  les connexions des villes avec les aéroports et les abords des stades, et le contribuable a été largement mis à contribution. Rien n’a été fait en revanche dans le domaine des transports urbains, toujours chers, archaïques et insuffisants. Les conditions d’attribution des marchés publics à des entreprises privées sont par ailleurs très souvent contestables, comme l’a montré le récent scandale du réseau de transport de Sao Paulo, qui implique de nombreuses entreprises dont l’allemand Siemens et le français Alstom ", explique le chercheur.

Pour Stéphane Straub, les dépenses liées au Mondial, estimées à 10,5 milliards d’euros, posent également la question du fonctionnement de la Fédération internationale de football (FIFA). " Ses normes très restrictives laissent de côté les petites gens. Lors de la précédente Coupe du Monde, en Afrique du Sud, aucun vendeur ambulant local n’avait pu avoir son stand, car il fallait débourser 500 euros. De même, aux abords du stade Maracana, les échoppes traditionnelles n’auront pas le droit de proposer de la bière, perdant ainsi la majorité de leurs ventes habituelles, au profit des buvettes des stades vendant la marque Budweiser, un des gros sponsors de l’événement. Le Brésil a d’ailleurs modifié, à la demande de la FIFA, sa loi interdisant la vente d’alcool dans les stades, une mesure qui avait permis ces dernières années de réduire notablement la violence. Globalement, l’économie de l’événement est récupérée par les chaînes de télévisions et les grandes marques ".

Des stades qui ne resserviront pas

La FIFA estime que les retombées économiques liées à la compétition seront trois fois plus importantes que les investissements. Mais Stéphane Straub reste mitigé. " Il n'existe pas d'étude fiable pour évaluer l’impact économique de la Coupe du Monde.  En France, on a certes observé une augmentation de la croissance entre 1998 et 2000. Mais de nombreux paramètres ont pu jouer, comme des mesures économiques, la croissance mondiale, le cours du pétrole. L’augmentation de 2 à 3% du PIB avancée par la FIFA ne correspond à aucune donnée réelle. Le développement généré est plutôt de l’ordre de l’image. Et encore, le Brésil est déjà un pays très touristique ".

La construction des stades fait travailler des entrepreneurs locaux. Mais l’impact de ces investissements pose question. On se rappelle que la Grèce avait financé de magnifiques installations sportives lors des Jeux Olympiques de 2004, dont beaucoup n’ont plus servi ensuite. On sait ce qu’il est advenu du pays dans les années qui ont suivi. De même, un stade de 40 000 places a été construit à Manaus, mais il ne sera jamais rempli après le Mondial, car la ville n’a pas d’équipe de première division.

" Les Jeux de Barcelone ont permis de rénover des quartiers, mais ils ont aussi entraîné des déplacements de population. Je doute que le Brésil bénéficie d’une réelle rénovation urbaine. Jusqu’ici, je vois surtout des favelas rasées ou réaménagées et des populations déplacées, comme ce fut le cas en Afrique du Sud, en 2010 ", observe Stéphane Straub.

The show must go on !

Michel Platini a demandé fin avril aux manifestants de faire une trêve : " il faut dire aux Brésiliens (…) qu'ils sont là pour montrer la beauté de leur pays et leur passion pour le football. S'ils peuvent attendre au moins un mois avant de faire des éclats sociaux, ça serait bien pour l'ensemble du Brésil et la planète football ".

" La déclaration du président de l'UEFA illustre le fossé indécent, presque cynique, qui existe entre les préoccupations sportives et celles des Brésiliens. Leur bien-être économique et social n'est pas pris en compte par les organisateurs de l’évènement, focalisés sur la technique et la sécurité. En un mot : the show must go on ! ", constate Stéphane Straub.
 

Stéphane Straub

Professeur à l’école d’économie de Toulouse (TSE), Stéphane Straub est spécialiste du développement économique, en particulier de l’Amérique Latine, où il a vécu de nombreuses années. Il participe régulièrement à des séminaires sur le rôle des infrastructures dans le processus de développement. Il dirige le laboratoire Arqade (Atelier de Recherche Quantitative Appliquée au Développement Économique). Il tient un blog personnel consacré notamment à l’économie et à l’Amérique Latine.

Pour aller plus loin

La vidéo " No, I'm not going to the worldcup " a fait le buzz sur Internet avec plus de 4 millions de vues.

Le quotidien Le Monde consacre un blog au Brésil à l’occasion du Mondial.

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