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Des villes plus intelligentes donc plus vertes ?

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Eric Jolivet a reçu le soutien de l’Agence Nationale de la Recherche pour un projet sino-européen d’étude des premières smart-éco cities mondiales. Ces villes bourrées d’électronique séduisent de plus en plus. Sont-elles le modèle à suivre pour un développement durable ?

16 septembre 2015 imprimer en PDF

Comprendre pour entreprendre : Vous êtes spécialiste en management de l’innovation et vous vous intéressez à la multiplication des innovations urbaines. Quels sont les enjeux ?

Eric Jolivet : En Europe, les industries ont réussi ces dernières années à diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre, mais les villes n’ont pas suivi. Leur mode d’organisation joue un rôle non négligeable dans le dérèglement climatique et écologique : éloignement entre lieux d’habitation et de travail, transports collectifs insuffisants, mauvaise isolation thermique des bâtiments… Chercher de nouvelles voies de développement urbain est donc indispensable. La France commence à se mobiliser. Mais comment s’y prendre ? Nous avons la chance d’avoir sous les yeux des expériences en cours dans de grandes villes du monde, qui peuvent nous aider à éviter certains écueils.

La Chine s’est lancée dans une politique ambitieuse d’expérimentation ; plusieurs villes nouvelles à ambition écologique sont ainsi sorties de terre ces dernières années, rappelant un peu la conquête de l’ouest aux XIXème et XXème siècles aux Etats-Unis. Il s’agit d’attirer les populations dans le centre du pays, en mettant en avant la qualité environnementale de ces nouvelles cités obtenue grâce à de nombreuses innovations technologiques. On dénombre aujourd’hui une centaine de ces villes futuristes, souvent de grande taille, mais encore assez peu connues hors de Chine. Nos recherches visent à comprendre la manière dont les populations qui y vivent s’approprient ou non les nouveaux équipements dont elles sont dotées. En contrepoint, nous examinons de très près le fonctionnement des quartiers durables créés dans plusieurs villes d’Europe ces dernières années, comme à Fribourg ou à Amsterdam.

Les projets de smart cities commencent à fleurir en France. Jusqu’à quel point ces projets peuvent-ils changer les comportements et limiter les pollutions ?

Le maire de Paris a annoncé en mai dernier le lancement d’un plan en cinq ans pour faire de Paris une smart city, avec à la clé une baisse de 30% des dépenses énergétiques ! La ville de Nice s’est aussi positionnée. Le thème est à la mode, politiquement porteur. Au-delà des ambitions affichées, l’enjeu me paraît être de se donner les moyens d’apprendre, de progresser, pour faire évoluer les villes vers un développement plus durable.

Je trouve intéressante par exemple l’idée de penser les villes comme des écosystèmes dont le centre névralgique est la circulation et le traitement de l’information. Mais se pose rapidement une question de méthode. Que se passe-t-il concrètement lorsqu’on déploie des capteurs pour rassembler les données et qu’on les utilise pour réguler ces écosystèmes ? Les usagers y trouvent-ils leur compte ? Dans le passé, trop souvent, les villes nouvelles ont été conçues au coup par coup, par des experts, dans une logique planificatrice, sans réel test préalable, et sans que les usagers soient suffisamment impliqués ; avec des résultats dont il n’est guère difficile d’observer aujourd’hui les limites.

Désormais, afin de limiter les marges d’erreurs, une décision plus collective est généralement mise en œuvre. Les expérimentations sont observées, comparées, discutées afin de permettre une prise de recul. Nos recherches veulent y contribuer, en croisant différentes approches disciplinaires. Le projet auquel je participe associe ainsi des géographes du King’s College de Londres, une ethnologue de Paris-Nanterre, des économistes de l’Eindhoven Institute of Technologie.

Trop attendre de l’innovation technologique est une erreur ?

L’innovation réussit lorsque la technique rencontre son marché. On n’économise pas l’énergie seulement grâce à des outils, mais aussi en modifiant les organisations collectives et les comportements. Des systèmes intelligents peuvent par exemple permettre d’optimiser l’utilisation des autobus en fonction des habitudes des usagers, mais encore faut-il pouvoir faire évoluer les compétences de ceux qui délivrent ces services et de ceux qui les utilisent.

Cela requiert d’inventer de nouvelles modalités de l’action publique, afin de faire travailler ensemble industriels, politiques, experts, usagers, dans des collectifs hybrides capables de prendre en charge l’ingénierie matérielle et humaine de ces nouveaux dispositifs. Inventer l’organisation sociale correspondant aux outils technologiques est vital pour leur succès, ainsi que l’a montré le grand spécialiste de la diffusion des innovations, Everett Rogers.

Les expériences de Fribourg ou d’Amsterdam soulignent le rôle central de la méthode. En s’appuyant sur des dynamiques sociales déjà existantes, en apportant des ressources et en entrant dans une logique de co-conception avec les usagers, elles ont produit des innovations très intéressantes en matière de diminution de la consommation d’énergie et des émissions polluantes à l’échelle d’un quartier.


Eric Jolivet

Maître de conférences, Eric Jolivet est responsable du Master management de l’innovation en formation continue proposé par l’Institut d’Administration des Entreprises, Ecole de Management au sein de l’Université Toulouse Capitole.
 
Chercheur au Centre de Recherche en Management de Toulouse, spécialiste du management de l’innovation, il consacre ses travaux au management stratégique de la technologie, de l’innovation et à l’entreprenariat. Il a reçu en 2014 le soutien de l’Agence Nationale de la Recherche pour un projet sino-européen d’étude des premières " smart eco-cities " mondiales.
Universit� Toulouse 1 Capitole