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Écolos en paroles, écolos en actes ?

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Céline Nauges analyse les liens entre les préoccupations environnementales affichées par les Français et leur comportement en matière de consommation d’eau et d’énergie. Les plus équipés pour économiser ne sont pas ceux qui se disent les plus concernés !

7 décembre 2018 imprimer en PDF

Comprendre pour Entreprendre : Vous avez commencé à vous intéresser aux pratiques écologiques des Français dans le cadre d’une étude commandée par l’OCDE. Racontez-nous.

Céline Nauges : L’OCDE a enquêté sur l’opinion des ménages sur l’environnement dans 11 pays, en 2008 et en 2011. Elle s‘est intéressée aux investissements de ces mêmes ménages dans les équipements économes pour l’énergie et l’eau, en essayant de distinguer ceux qui étaient réalisés dans le but de se protéger des conséquences du changement climatique, de ceux réalisés pour des raisons strictement économiques. L’étude analysait aussi les comportements usuels, comme le fait d’éteindre la lumière quand on sort d’une pièce ou de couper le robinet lorsqu’on se brosse les dents. On m’a demandé d’analyser les résultats portant sur l’eau.

Ces résultats ont-ils montré une corrélation entre la sensibilité au changement climatique et les comportements des ménages ?

On a conclu qu’il était difficile de repérer un lien de causalité entre la sensibilité écologique et les pratiques qui vont dans le sens de la protection de l’environnement. Mon travail a même mis en évidence qu’il pouvait y avoir un effet inverse.

Les personnes qui ont investi pour réduire leur consommation d’eau et d’énergie seraient moins sensibles que la moyenne aux problèmes environnementaux ? Ça paraît difficilement croyable…

Nos résultats laissent penser qu’une fois que certains ménages ont investi pour se protéger contre les effets du changement climatique, ils peuvent se sentir protégés et donc avoir une perception modifiée du risque, ce qui les amène à changer leurs comportements. Des études scientifiques ont montré, lors de campagnes incitant les gens à consommer moins d’énergie, que certains se « lâchaient » en contrepartie sur leur consommation d’eau.  Nous essayons d’expliquer cet effet contre-productif.

Qu’appelez-vous sensibilité aux questions environnementales ?

Les personnes sondées évaluent l’importance du problème du changement climatique, sur une échelle de 1 à 10. Nous regardons aussi leur degré de connaissance des causes du changement climatique, et le rang auquel elles classent les problèmes environnementaux, par rapport à la violence ou au chômage…

Il existe des études en psychologie et en sociologie sur le sujet…

J’ai découvert dans la littérature de ces disciplines qu’on parlait de l’existence d’effets rebonds ou d’effets de « compensation morale » pouvant expliquer des comportements inattendus, par exemple, choisir un dessert gras et sucré après avoir mangé une salade en entrée…

Dans le domaine des choix d’équipements économes en eau et en énergie, on suggère que le fait de s’équiper en achetant un climatiseur ou en ayant une maison très bien isolée, amène à se sentir protégé et, de ce fait, moins exposé aux conséquences du changement climatique. Dans les pays les plus riches, comme l’Australie et la Hollande, pourtant très exposés à la sécheresse et à la montée des eaux, les gens ne s’inquiètent pas tant du changement climatique. Ceci peut s’expliquer par le fait que ces pays sont capables de réagir en cas de catastrophe, en construisant des digues automatiques ou des maisons sur pilotis. Les habitants disposent également d’assurances et de fonds d’indemnisation.

Quelle analyse faites-vous de ces effets rebonds ?

En tant qu’économiste, je m’intéresse beaucoup à l’effet du prix. Si le consommateur possède une machine à laver économe en eau, le coût relatif à sa consommation d’eau va diminuer, ce qui peut l’inciter à utiliser sa machine à laver plus fréquemment en charge réduite. De la même façon, dans les pays qui incitent à l’adoption de systèmes d’irrigation plus efficaces, on a observé que les agriculteurs ont tendance à augmenter les surfaces en cultures irriguées, ce qui conduit à une augmentation de la quantité d’eau consommée et donc à l’effet inverse de ce qui était attendu. Pour inciter les agriculteurs à économiser l’eau, les économistes préconisent de la leur faire payer à son juste prix, en taxant la pollution et en intégrant des redevances reflétant la rareté de la ressource.

Finalement, quelles raisons poussent vraiment les ménages à faire des efforts?

Pour certains, la motivation principale est de faire des économies. Pour d’autres, ce sera de se donner une bonne conscience. Les effets rebonds compliquent la donne. C’est pourquoi il n’est pas si simple de concevoir une politique d’incitation efficace. Il ne suffit pas de donner de l’argent aux ménages pour s’équiper. Il faut tenir compte des mécanismes économiques, sociologiques et psychologiques, qui se combinent.


Céline Nauges

Chercheure à l’INRA et rattachée au groupe Environnement de Toulouse School of Economics, Céline Nauges est spécialisée en agriculture et environnement. Elle étudie notamment le marché de l’eau, l’impact de l’agriculture sur l’environnement,  le comportement des agriculteurs, ainsi que l’utilisation des ressources naturelles (énergie et eau) chez les ménages.


 

Pour aller plus loin

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