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Étudier la personnalité des élus pour prévoir leur action

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Jonathan Klingler et ses collègues ont mis au point une méthode pour mesurer le caractère des politiciens en analysant leurs discours. Ils montrent que leur personnalité a autant d’impact sur les décisions prises que les idéologies mises en avant. Explications.

16 septembre 2016 imprimer en PDF

Comprendre pour entreprendre : Vos recherches visent à mesurer le caractère des hommes politiques. D’où vous est venue une pareille idée ?

Jonathan Kingler : Les hommes politiques, en particulier pendant les périodes électorales, rivalisent pour avoir l’air proches des gens, sympathiques, car ils ont conscience d’être jugés beaucoup plus sur leur personnalité que sur leurs décisions politiques ou même sur leur connaissance des dossiers. Ce type de jugement est-il absurde ? Pour les électeurs, évaluer le caractère permet effectivement de se faire une idée beaucoup plus rapide du candidat qu’étudier ses décisions passées. Mais aller vite ne signifie pas être rationnel. Nous avons donc voulu vérifier si le caractère avait bien un impact sur les actions menées en évaluant les traits de caractères des élus de manière systématique et en les mettant en regard de leurs actions.

Comment peut-on mesurer des caractères ?

On le fait couramment en demandant aux sujets de répondre à des questionnaires de personnalité comme le test NEO-PI-R utilisé aujourd’hui partout dans le monde et qui mesure le degré d’ouverture au changement, la stabilité émotionnelle, le caractère plus ou moins consciencieux, le caractère plus ou moins empathique, extraverti ou introverti,…
Le défi, ici, était de mesurer la personnalité des élus sans pouvoir leur faire passer ce type de test. François Mairesse, spécialiste de l’analyse des données qui travaille maintenant chez Amazon, a demandé à 2000 personnes de nous consacrer 10 mn, en se décrivant d’abord eux-mêmes puis en décrivant une bouteille d’eau. Il les a enregistrés dans cette situation où ils ne se sentaient pas spécialement jugés. François Mairesse leur a ensuite fait passer le test NEO-PI-R et pu ainsi établir des corrélations entre le vocabulaire qu’ils avaient employé et les traits de caractère qui apparaissaient lorsqu’ils répondaient au test.

Le vocabulaire employé spontanément est peut-être corrélé aux traits de caractère. Mais peut-on en déduire les actions à venir des élus ?

Le modèle construit par François Mairesse, reliant vocabulaire employé et traits de caractère, a constitué le point de départ de notre recherche. Nous avons alors passé au crible les interventions des élus américains au Congrès depuis 16 ans. Nous en avons déduit une cartographie des traits de caractère de plus de 800 élus. Ne restait alors qu’à mettre en regard ces caractéristiques et les décisions politiques prises par chacun d’eux.

Peut-on établir un lien clair entre les traits de caractère des élus ainsi mesurés et leur manière de faire de la politique ? Il y a énormément d’autres facteurs qui jouent…

Notre étude a permis de révéler un certain nombre de constantes.
Les élus que nos recherches nous conduisent à considérer comme particulièrement empathiques se montrent en moyenne plus loyaux vis-à-vis de leur parti que les autres. Ils peuvent prendre des décisions impopulaires pour le bien de ce parti y compris si cela nuit à leur propre carrière. Les élus qui emploient un vocabulaire qui nous fait les juger moins empathiques agissent davantage en fonction de leur intérêt personnel à un moment donné.
On sait aussi que les élus repérés comme plus ouverts à la nouveauté, plus ouverts au risque, qui utilisent volontiers les nouvelles technologies de communication, se montrent dans les faits plus indépendants par rapport à la direction de leur parti que les autres. Ils se rebellent plus fréquemment.
Nous avons également établi que les élus considérés comme consciencieux quand on étudie leur vocabulaire, travaillaient effectivement davantage pour que leurs lois soient votées et avaient une vision de plus long terme. Mais cet aspect de leur caractère avait des conséquences négatives sur leur carrière. Moins présents que d’autres sur le terrain, dans le champ médiatique, ils avaient plus de difficultés à être réélus.

En quoi ces éléments peuvent-ils aider les électeurs à se déterminer ?

Notre recherche apporte des informations particulièrement utiles dans le cadre des élections primaires qui opposent davantage des personnalités que des programmes.
Nous avons par ailleurs recueilli des données intéressantes sur ce qu’apprécient les électeurs. On sait par exemple qu’ils considèrent l’ouverture au changement, la capacité à prendre des risques comme particulièrement importante. Vient ensuite le caractère consciencieux puis l’empathie. La stabilité émotionnelle semble moins significative. Tous les électeurs américains partagent ces jugements implicites.
Les hommes politiques en ont généralement conscience et tentent de se montrer sous un jour favorable, mais nos études montrent pourtant de grandes différences entre les individus.

Cela vaut-il pour la France ?

Notre étude est centrée sur la vie politique américaine. Pour étudier les élus français, il faudrait d’abord pouvoir établir de la même façon une corrélation entre le vocabulaire qu’ils emploient et leurs traits de caractère. Ensuite, il nous faudrait passer à la moulinette les interventions des élus au Parlement pour déduire de leurs prises de parole les traits qui dominent dans les personnalités de chacun.
Au moment où la France commence, comme les Etats-Unis, à organiser des élections primaires au sein des grands partis, une telle recherche serait pertinente.
Quand les programmes ne diffèrent pas considérablement, que les candidats sont très nombreux, il est utile d’étayer les intuitions des électeurs avec des données scientifiques.
 

Jonathan Klingler

Docteur en sciences politiques, Jonathan Klingler est chercheur à l’Institut des études avancées de Toulouse (IAST) depuis 2013. Il consacre ses recherches à l’étude du comportement des élus américains, fonction de leurs caractères, mais également de leur mode de socialisation politique, du jeu des lobbies,… Ses travaux ont suscité des articles dans plusieurs médias américains de référence, notamment le Washington Post. Il est co-auteur d’un ouvrage à paraître début 2017 aux Presses de l’Université de Chicago : " More Than a Feeling: Personality, Polarization, and the Transformation of the U.S. Congress ".

Ce que l'on sait d'Hillary Clinton

Hillary Clinton a été membre du Sénat américain de 2001 à 2009. Jonathan Klingler et ses collègues ont donc pu passer au crible ses interventions et analyser ses traits de caractère dominants. La candidate démocrate à la Maison Blanche se caractérise par une stabilité émotionnelle et un niveau d’extraversion proche de la moyenne. Son ouverture à la nouveauté est en revanche sensiblement en dessous de la moyenne des Sénateurs. Elle est relativement averse au risque. Mais ce qui la distingue est son niveau d’amabilité, d’empathie, vraiment plus faible que la moyenne. Elle n’hésite pas à privilégier sa carrière par rapport à l’intérêt général de son parti. En 2009, elle apparaissait également comme assez peu consciencieuse, visant des gains de popularité de court terme plutôt que des politiques de longs termes ayant des coûts politiques immédiats…
Le caractère de Donald Trump, qui n'a pas la même carrière d'élu qu'Hillary Clinton, n'a pas pu être évalué comme celui de la sénatrice démocrate.
 
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