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Finances : des marchés de moins en moins lisibles

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En avril 2013, l'école d'économie de Toulouse a organisé une conférence internationale sur l’impact du « Trading Haute Fréquence ». Interview de Fany Declerck, professeur de finance et cheville ouvrière de la rencontre.

10 avril 2013 imprimer en PDF

Comprendre pour entreprendre : Qu'est ce que le Trading à Haute Fréquence (THF) ?

Fany Declerck : Le marché américain à lui seul reçoit chaque seconde plus de 100 000 nouveaux ordres ou ajustements d’anciens ordres. Le temps de réaction d’un humain à chacune de ces informations est estimé à environ 200 millisecondes. Le constat est sans appel : les investissements informatiques constituent un atout majeur pour les opérateurs. C’est pourquoi ils fournissent des efforts considérables afin de développer des logiciels perfectionnés et disposer de serveurs informatiques puissants au plus près des salles de marché.

Qu'est ce que cela change au jeu boursier ?

60% des échanges réalisés à la Bourse de Paris sont générés par ces automates, propriétés de seulement 10% des institutions financières ! C'est un vrai Big Bang : l'arrivée du téléphone puis des ordinateurs avaient révolutionné les organisations des traditionnelles « corbeilles », mais avec le Trading Haute Fréquence, c'est la prise de décision qui est bouleversée, puisque nous n'avons plus besoin des humains pour passer des ordres. Les logiciels s'en occupent, très rapidement, de façon mono-tâche, et sans erreur puisqu’ils ne font que répliquer des stratégies d’investissement connues depuis des années. C'est à première vue avantageux.

Vous pointez cependant certains dangers.

Le premier problème, c'est que les marchés sont illisibles pour l'humain. En effet, pour protéger la confidentialité de sa stratégie, l'ordinateur va émettre une majorité de faux ordres qui vont brouiller le message et ce type de pratique va alourdir le nombre de données générées sur les places boursières. Par exemple, il va réaliser 21 ordres, dont 20 seront fictifs. Nous avons étudié ainsi vingt des titres cotés à la Bourse de Paris au long de l’année 2010 et observé plus de 40 million d’ordres ! Le Trading Haute Fréquence a pris une telle ampleur que les régulateurs ne parviennent aujourd'hui plus à analyser toutes ces données. Quant aux chercheurs ils doivent disposer de budgets de recherche très importants pour réaliser les lourds investissements informatiques nécessaires à leurs travaux.

Quelles conséquences cela peut-il avoir sur l'activité de la bourse ?

Les premières études montrent que les ordres des investisseurs à haute fréquence qui sont exécutés immédiatement possèdent un fort contenu informationnel. Ces études ne montrent cependant pas, jusqu’ici, un impact négatif en termes d’activité. Les effets sur la volatilité sont quant à eux plus nuancés. On s'aperçoit par exemple que les prix acheteurs et les prix vendeurs d'une même action ne sont plus très corrélés entre eux à moins d'une seconde. En clair, durant le laps de temps où vont se multiplier les ordres, les prix de vente et d’achat vont varier énormément, au delà du rationnel.

Dès lors, que peut faire le régulateur, c'est à dire l'Autorité des Marchés Financiers ?

Depuis août 2012, la France impose une taxe sur le Trading à Haute Fréquence. On comprend l’objectif politique, mais cette taxe impacte aussi les institutions financières qui utilisent les ordinateurs pour apporter à un coût plus faible de la liquidité au marché. Nous proposons d’autres pistes concernant le fonctionnement même des marchés financiers. Une possibilité serait de ne plus organiser les échanges en continu mais par exemple toutes les 200 millisecondes. Une telle discontinuité permettrait de réduire l’asymétrie d’information entre les machines et les humains et de réduire la course au suréquipement à laquelle se livre les intermédiaires financiers. 

Quelles sont les chances de voir ce type de limites aboutir ?

Elles sont minces car la décision doit être prise au niveau du Parlement Européen si l’on veut un minimum de coordination. Or on sait que les dernières réformes en la matière n'ont pas été concluantes : la réforme des Marchés et Intermédiaires Financiers (MIF) a conduit à la fragmentation des marchés que l’on connait aujourd’hui et par ricochet au développement de structures de plus en plus opaques.

Quels sont les travaux menés sur le Trading Haute Fréquence à l’école d’économie de Toulouse ?

Outre un papier théorique déjà en ligne, nous avons obtenu une autorisation exceptionnelle nous permettant d’accéder aux données boursières parisiennes afin de savoir si les investisseurs à haute fréquence tirent un avantage informationnel de leur rapidité. Notre travail doit aider le régulateur à mieux comprendre ce phénomène. Nous présentons nos premiers éléments de recherche les 18 et 19 avril 2013 aux côtés de chercheurs de Berkeley, du MIT ou encore de la New York University.


Fany Declerck

Fany Declerck, professeur de finance à l’Université Toulouse 1 Capitole, chercheur à l'Ecole d'Economie de Toulouse (TSE), dirige le master 2 Marché financier et Evaluation des risques (FIRE)

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Pour aller plus loin

En 2011, Sophie Moinas, chercheur à TSE, collègue de Fany Declerck, s'exprimait sur le site des Echos : "Trading Haute Fréquence : une nécessaire régulation"
Universit� Toulouse 1 Capitole