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La pluriactivité nous pousse à repenser notre système social

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Beaucoup de Français travaillent en indépendant, au moins en partie. La possibilité de sécuriser l’emploi en dehors du CDI à plein temps devient un sujet de plus en plus crucial. Interview de l’économiste Augustin Landier.

14 juin 2016 imprimer en PDF

Comprendre pour Entreprendre : Depuis quand le travail indépendant et la pluriactivité se répandent-il ?
Augustin Landier : Nous avons peu de données sur ce sujet, si ce n’est que nous assistons à une inversion de la tendance séculaire. Le travail des indépendants est à la hausse depuis quelques années, et concerne environ 10% des travailleurs. Cette part était beaucoup plus élevée à l’époque où l’agriculture était prédominante dans notre économie. Le modèle du salariat est plutôt l’héritage des entreprises minières. Il s’est développé à une époque où la question sociale était au cœur des préoccupations, en raison d’un risque physique élevé. Aujourd’hui, les salariés s’épanouissent de moins en moins dans les grandes entreprises. Nous sommes dans un moment entrepreneurial de la société.

Cette hausse est une conséquence du développement du numérique…
En effet, mais d’après les données dont nous disposons, l’ère du numérique n’impulse pas pour autant, de larges flux de créations d’entreprises. Elle a permis aux gens de trouver plus rapidement des jobs temporaires ou d’exercer des activités en amateur, en contournant les coûts fixes. Louer son appartement sur la plateforme Airbnb, par exemple, est devenu une pratique semi professionnelle, tout comme la vente d’objets sur eBay. Uber a rendu possible une nouvelle forme de petit job. Le numérique force ainsi les métiers traditionnels à se réinventer.

La multiplication des jobs n’est-elle pas synonyme de précarisation de l’emploi ?
Ces nouvelles façons de travailler changent la donne, mais pas toujours dans le mauvais sens. Les plus qualifiés sont désormais complémentaires des robots et des algorithmes. Leur productivité augmente, donc ils peuvent bénéficier de cette évolution. Par exemple, les consultants avaient intérêt à travailler pour une grande enseigne, mais il devient parfois plus judicieux pour eux de développer leur réputation individuelle, grâce aux réseaux sociaux. Pour les moins qualifiés, la situation est plus difficile, car la numérisation remplace certaines fonctions par des machines. Les plateformes permettent d’accéder à des petits jobs de service à la personne, mais ces travailleurs souffrent d’un mauvais accès au marché du logement et aux crédits. Le CDI reste le débat obsessionnel en France. Les personnes qui en sont exclues sont précarisées, car tout notre système social en dépend. Il faudrait sans doute faire évoluer ce système.

Où trouver les garanties hors du salariat ?
La grande entreprise avait le double rôle de faire correspondre de manière efficace les tâches et les hommes, et de garantir et certifier la qualité du travail. Les réseaux sociaux jouent désormais ce rôle, en faisant émerger les réputations et en mettant en lien l’offre et la demande...
Il y a à la fois un désir d’entreprenariat bien ancré en France, et un désir de sécurité. Pour combiner les deux, certains optent pour le salariat à temps partiel, qui leur permet de se faire plaisir à côté, dans d’autres activités. Le salaire reste une forme d’assurance, mais il y a une forte demande de flexibilité chez les jeunes. Ils recherchent moins les trajectoires toutes tracées que leurs aînés.

L’entreprenariat a-t-il de beaux jours devant lui ?
Il est difficile de prédire l’avenir. C’est surtout la distinction entre salarié et indépendant et entre travail et loisir, qui est remise en cause. Les gens veulent des jobs où ils s’expriment, pas seulement des gagne-pain. Une chose est sûre : le numérique transforme petit à petit tous les secteurs. Et la France devrait se garder d’empêcher l’innovation de se développer, car elle a des atouts pour être pionnière en la matière, à commencer par la réputation mondiale de ses ingénieurs. Or, les secteurs en pleine révolution, comme la santé et l’éducation, restent aujourd’hui très réglementés. Dans certains cas, ces réglementations constituent des barrières, qui protègent les intérêts en place, plus que le consommateur. De même, la silver économie, un secteur en plein boom en raison du vieillissement de la population, sera freinée si l’on continue à exiger des diplômes pour accéder au moindre emploi de service à la personne.


Augustin Landier

Professeur et chercheur à Toulouse School of Economics (TSE), Augustin Landier a été lauréat du prix du meilleur jeune économiste de France 2014, une distinction décernée par Le Monde et le Cercle des économistes. Il a obtenu son doctorat d'économie au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 2012. Il a enseigné la finance à l'université de Chicago et de New-York, puis a rejoint TSE en 2010, après un détour par le FMI.
 

Les origines agricoles de l’entreprenariat à la française

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’esprit d’indépendance ne rime pas avec globalisation ou américanisation du travail. L’entrepreneuriat à la française ne date pas d’hier, et a précédé le salariat.

 

Pour aller plus loin


"Marché du travail : la grande fracture ", l’effet des nouvelles technologies sur le marché du travail, une note de l’Institut Montaigne

Quelle métamorphose du monde du travail à l’ère du numérique ? Une synthèse publiée par l’association Novethic

Enquête du Figaro : Le salariat est-il menacé ?

Les Echos, " Non, la fin du salariat n’est pas pour demain "
Universit� Toulouse 1 Capitole