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Préserver l'environnement sans sacrifier l'économie

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Faire accepter des restrictions immédiates au nom de l’avenir de la planète n’a rien d’évident. Héloïse Berkowitz raconte comment les pêcheurs catalans, confrontés au risque de surpêche, s’organisent avec l’aide de scientifiques et d’ONG. Une démarche inspirante. À dupliquer ?

7 décembre 2018 imprimer en PDF

Face aux urgences environnementales, les gouvernements et les organisations internationales sont souvent à la peine. On voit, avec le mouvement des « gilets jaunes » en France, comment des législations peuvent être refusées par les populations contraintes dans leurs actions. De même, beaucoup d’agriculteurs se rebiffent contre les interdits « venus d’en haut », même si la nocivité de certaines pratiques est prouvée. L’exemple de la gestion des ressources halieutiques en Catalogne montre pourtant qu’une autre voie est possible, si elle est gérée par les populations elles-mêmes.

Face à la diminution accélérée des stocks de poissons et aux règlementations de plus en plus drastiques, les pêcheurs catalans se sont en effet mobilisés ces dernières années et ils ont fait la preuve de leur capacité à agir collectivement, à travers les confraries, qui réunissent traditionnellement dans chaque port, équipages et armateurs.

Ils ont montré qu’alliés, ils arrivaient à mieux valoriser et distribuer leurs poissons, enrayant ainsi le déclin général de la pêche artisanale en Méditerranée. À Roses, par exemple, la confrarie a soutenu la création d’une usine de transformation locale, offrant aux pêcheurs des débouchés à prix corrects rendus possibles par un positionnement haut de gamme, mettant en avant des pratiques qualitatives et écoresponsables. À Palamós, c’est un marché aux poissons touristique qui a vu le jour à côté de l’hôtel des ventes réservé aux professionnels. La confrarie a également participé à la fondation d’un musée dédié à la gamba locale de réputation internationale, et un espace de « slow cooking » qui propose aux citadins d’apprendre les mille façons d’accommoder les poissons locaux.

Mais c’est l’action de ces confraries pour préserver les ressources marines qui suscite surtout l’intérêt. Plusieurs d’entre elles ont réussi à s’associer avec des ONG et des scientifiques pour, collectivement, en lien avec les autorités locales, concevoir et mettre en œuvre des plans de gestion de la pêche afin de protéger les espèces en danger.

Grâce aux données scientifiques sur l’état de santé des stocks et le comportement des poissons, ces plans permettent d’encadrer la pêche de manière très fine, en limitant les prises pendant des périodes données, dans des territoires précisément délimités.

Les pêcheurs gouvernent le processus. Et cette gouvernance change tout. Car les confraries, à la différence des autorités extérieures, ont les moyens de faire respecter les règles qu’elles ont contribué à mettre en place. Contrôlant les ventes effectuées dans les ports, elles savent chaque jour exactement le nombre et la qualité des poissons pêchés. Elles peuvent imposer aux pêcheurs de ne pas pêcher ceux qui sont trop petits. Un simple contrôle visuel de la taille des mailles des filets suffit à repérer les contrevenants. Elles peuvent aussi géolocaliser les bateaux en temps réel et empêcher, s’il le faut, celui qui n’a pas respecté les règles de sortir le lendemain.

Recourir à ce type de gouvernance est indispensable pour faire accepter des politiques environnementales de long terme, qui se traduisent dans l’immédiat par des interdits, des restrictions. Les règles imposées par des autorités extérieures suscitent souvent le rejet des populations concernées. Les pratiques responsables des confraries montrent à quel point les pêcheurs associés et correctement informés peuvent se révéler capables en revanche de gérer la ressource.

Bien sûr, de telles organisations ne peuvent donner de résultats que pour les espèces de poisson locales, qui ne migrent pas. Mais parvenir à les préserver serait déjà un grand pas. La solution ? S’appuyer sur ces expériences prometteuses. Favoriser leur essaimage et promouvoir leur coordination.

Le fonctionnement des confraries catalanes pourrait inspirer au-delà du seul contexte de la pêche. Ce qui semble marcher ici est précisément un certain type de gouvernance collaborative, venant de la base et s’appuyant directement sur les acteurs concernés. Il est important de retenir que cette forme de gouvernance entre organisations rassemble non seulement les associations d’acteurs économiques, mais aussi la société civile, les scientifiques dont le rôle est incontournable pour traiter les enjeux environnementaux, et enfin les pouvoirs publics locaux. Il s’agit non seulement de décentraliser la gestion des ressources, mais aussi de la rendre profondément participative.

La question de la participation des acteurs aux processus de décisions et de gouvernance revient régulièrement sur la table. Le cas de la pêche en Catalogne a le mérite de montrer concrètement comment cela pourrait fonctionner.

 

Héloïse Berkowitz

Chercheure CNRS en gestion, à TSM Research, Héloïse Berkowitz s’intéresse aux modes de gouvernance efficaces, dans la période actuelle de transition écologique. Elle étudie en particulier les méta-organisations, organisations d’organisations, capables de structurer les actions collectives éparses et de réguler les pratiques de leurs membres.



Pour aller plus loin

Développement durable : vive l’auto-régulation collective, une interview dans le magazine Alternatives Economiques

Comment les actions collectives peuvent essaimer et se coordonner : Héloïse Berkowitz pilote un projet de recherche original sur les méta-organisations

Le site du projet de recherche SustainMed coordonné également par Héloïse Berkowitz sur la pêche durable en Méditerranée

Why Meta-Organizations Matter: A Response to Lawton et al. and Spillman, Journal of Management Inquiry, Héloïse Berkowitz et Sanne Bor, 2018

Le site personnel d’Héloïse Berkowitz

 

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