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Comme s’il n’y avait pas eu de pandémie...

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Pour inspirer confiance aux investisseurs, des firmes ont gommé de leurs comptes 2020 les conséquences de la crise sanitaire, considérée comme purement conjoncturelle. Une communication financière douteuse, alerte Isabelle Martinez.

17 mars 2021 imprimer en PDF

En matière de communication financière, la créativité des entreprises est sans limite et visiblement la crise sanitaire les a particulièrement inspirées. C’est le constat fait par Isabelle Martinez, professeur des universités et membre de Toulouse School of Management Research. La chercheuse en sciences de gestion travaille depuis 2016 sur la question des indicateurs alternatifs de performance, les résultats dit non –GAAP, utilisés par les entreprises cotées en bourse pour refléter leurs résultats « récurrents ».

« Cette pratique, permet aux entreprises de s’affranchir des référentiels comptables en vigueur et de gommer de manière arbitraire et discrétionnaire, des éléments de leurs résultats en fonction de ce qu’elles considèrent comme non récurrent ou exceptionnel : par exemple des charges de restructuration », décrypte Isabelle Martinez.

Ces indicateurs alternatifs, que les régulateurs de marché tentent de contrôler, sont controversés car ils permettent d’embellir -parfois considérablement- les résultats financiers d’une entreprise. Ainsi, une étude réalisée en 2016 pour l’Autorité des normes comptables (ANC) sur les 250 entreprises les plus importantes cotées à la bourse de Paris a montré que la fréquence de divulgation d’un résultat ajusté a plus que doublé entre 2007 et 2015 (passant de 10 à 22%).

Sur cette période, dans 85% des cas, le résultat non-GAAP est supérieur au résultat comptable auquel il est associé. Une proportion qui passe à 93% de cas lorsque le résultat net baisse par rapport à l’année précédente.

« EBITDA est devenu EBITDA.C avec un C pour coronavirus ! »

Avec la crise sanitaire, les firmes se sont adaptées et le bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et investissement, appelé dans le jargon comptable l’EBITDA est devenu l’EBITDAC (avec un C pour coronavirus !)

 « Les entreprises ont utilisé une stratégie de détournement pour créer ce nouvel indicateur, résume Isabelle Martinez, considérant de fait que l’impact de cette crise est très exceptionnel et qu’il n’a, à priori pas vocation à se reproduire. » Une pratique qui, selon la spécialiste, pose question.

« Nous n’avons pas de certitude aujourd’hui que la pandémie n’impactera les entreprises qu’à court terme. Ses effets sur les liquidités, les résultats d’exploitation sont difficilement quantifiables, pointe-t-elle. Par ailleurs, le caractère subjectif de cette pratique est très discutable. Il faudrait tout au moins que les entreprises expliquent quelles charges elles gomment de leurs résultats et pourquoi. Bien au contraire, elles communiquent peu sur les retraitements qu’elles opèrent et cherchent plutôt à brouiller le message.»

Passer des recommandations à l’obligation

Un des risques majeurs de cette pratique est la manipulation des investisseurs, influencés favorablement quant à la santé de l’entreprise, avec une image plus positive de la performance que ne le montreraient les résultats comptables.

En Europe, depuis 2015 l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) a pourtant publié des recommandations sur cette question, demandant plus de transparence aux entreprises, afin que les publications de résultats non conformes soient documentées. Il est recommandé par exemple de définir les indicateurs alternatifs de performance utilisés, d’expliquer les différences avec les indicateurs comptables sous la forme d’un « tableau de réconciliation ».

Toujours insuffisant pour Isabelle Martinez. « Avec ces recommandations, on reste dans la « soft law ». Or, seule une loi permettrait de freiner cette pratique qui prend de l’ampleur. »

L’ESMA a encore récemment indiqué que l’introduction de nouveaux indicateurs, tels que l’EBITDAC n’était pas appropriée pour donner des informations utiles et fiables au marché financier mais ces pratiques ne sont pas interdites.


Isabelle Martinez

Professeur et chercheuse en sciences de gestion à Toulouse School of Management Research, co-directrice de la revue Comptabilité-contrôle-audit, Isabelle Martinez consacre ses travaux à la comptabilité financière et en particulier aux problématiques de reporting financier et extra-financier. Elle est l’auteur avec Thomas Jeanjean du rapport intitulé « Pertinence et fiabilité des indicateurs de performance : résultats comptables et non-GAAP earnings », publié en 2016 pour le compte de l’Autorité des Normes Comptables.



Pour aller plus loin

L'Autorité des normes comptables recense toute l’actualité des normes françaises et internationales.

L'Autorité européenne des marchés financiers

Universit� Toulouse 1 Capitole
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