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Obésité : le châtiment des sociétés trop inégalitaires ?

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Avec l’épidémie de Coronavirus, particulièrement meurtrière chez les personnes obèses, l’obésité se révèle plus que jamais un défi pour la santé publique. Les recherches de Sandra Laporte peuvent contribuer à la lutte contre cette plaie.

19 juin 2020 imprimer en PDF

Comprendre pour entreprendre : Que sait-on aujourd’hui de la prévalence de l’obésité et des risques associés ?

Sandra Laporte : L’épidémie s’est révélée particulièrement dangereuse pour les personnes obèses. Une étude menée au CHU de Lille a montré par exemple que l’obésité y concernait près de la moitié des patients en réanimation à cause du Covid 19. Mais, selon l’Organisation Mondiale de la Santé, en dehors de l’épidémie, près de 3 millions de décès annuels dans le monde sont déjà attribués à l’obésité, devenue plus meurtrière que le manque de nourriture. Aux États-Unis, presque 40 % des adultes sont désormais concernés et une personne sur six en France. À l’échelle internationale, on estime que deux milliards d’adultes sont aujourd’hui en surpoids et 650 millions sont obèses.

Le combat contre la junk food est une des pistes les plus régulièrement évoquées pour empêcher le développement de l’obésité. Qu’en pensez-vous ?

L’industrie agro-alimentaire est effectivement accusée de promouvoir et vendre à bas prix de la junk food gorgée de sucre et/ou de gras, en particulier aux plus démunis. La diminution de la cuisine « maison » favorise dans ce contexte la prise de poids. Le manque d’activité physique est également un facteur de risque. Mais les recherches que nous avons effectuées incitent à aller investiguer par ailleurs du côté de la signification psychologique de la nourriture. Nous avons voulu comprendre les mécanismes qui incitaient certains plus que d’autres à manger des aliments caloriques en excès.

Comment s’est déroulée votre recherche ?

Nous avons mené des expériences au cours desquelles nous avons manipulé le sentiment d’insatisfaction financière des participants. Ils étaient aléatoirement mis dans une situation leur donnant à penser que l’argent dont ils disposaient étaient soit d’un montant supérieur à la moyenne de leurs pairs, soit au contraire d’un montant inférieur. Dans les deux situations, nous leur avons alors offert des choix hypothétiques entre deux plats perçus comme tout aussi appétissants. Et que s’est-il passé ? De manière récurrente, ceux qui étaient en « insatisfaction financière » ont exprimé une préférence pour les options les plus caloriques.

On a davantage faim quand on se sent plus pauvre que son entourage ?

D’autres études confirment ce résultat. On a vu par exemple que parmi les participants à une autre de nos expérimentations, ceux en situation d’insatisfaction financière consommaient significativement plus de bonbons au chocolat que les personnes en situation de satisfaction financière. Et on a pu mettre en évidence qu’il ne s’agissait pas seulement d’une recherche de réconfort déclenchée par des émotions négatives, mais que le sentiment d’être pauvre contribuait, toute chose égale par ailleurs, à faire absorber davantage de calories que lorsqu’on se sentait « comme les autres », autrement dit sans jalousie sociale particulière.

Comment expliquer ce lien entre désir de calories et insatisfaction financière ?

Ce pourrait être un héritage de l’évolution de l’espèce humaine, un réflexe qui pousse à accumuler des « réserves » lorsqu’on a la perception d’en avoir moins que les autres pour faire face aux mauvais jours, en assimilant dans une certaine mesure, manque de ressources financières et manque de ressources caloriques. Des recherches en neurosciences ont montré que des zones communes du cerveau étaient activées lorsqu’on recevait des récompenses sous forme de nourriture ou d’argent.

Le sentiment de pauvreté relative est par ailleurs vraisemblablement exacerbé lorsqu’on appartient à un monde ouvert où les richesses des plus nantis s’exposent en permanence aux yeux de tous, en particulier via les médias et les médias sociaux.

L’obésité serait, dans ce contexte, une sorte de « châtiment » des sociétés très inégalitaires ?

De manière générale, des études ont établi que l’espérance de vie était plus faible dans les pays inégalitaires. D’après l’OMS et la Banque Mondiale, l’espérance de vie moyenne d’un Américain par exemple est inférieure de quatre ans à celle d’un individu évoluant dans une société plus équitable, comme la France. Concernant l’obésité, elle semble plus prévalente chez les plus pauvres et dans les zones géographiques caractérisées par les inégalités de revenus les plus extrêmes, comme l’ont démontré des chercheurs au sein de l’État de New York par exemple. À l’échelle des pays, le Mexique, qui, comme les États-Unis, fait partie des pays les plus inégalitaires au monde selon le coefficient de Gini, a aussi un taux d’obésité très élevé, proche des 30 %.  

Quelles sont les implications pratiques de vos recherches ? Préconisez-vous d’autres manières de lutter contre l’obésité ?  

Le fait qu’un sentiment de précarité déclenche un désir de calories a des implications très concrètes pour les autorités sanitaires et pour l’industrie agroalimentaire. Si les individus en situation d’insatisfaction financière recherchent avant tout le contenu calorique des aliments, l’information sur le fort contenu calorique de la junk food comme moyen de dissuasion pourrait s’avérer contre-productif. Sachant quel est leur réflexe naturel, hérité de temps anciens, il vaut mieux consacrer des moyens à vanter le caractère particulièrement nourrissant, rassasiant, d’aliments sains à très haute valeur nutritive, qui pourront les attirer comme le fait aujourd’hui la junk food. C’est une approche contrintuitive, mais qui mérite d’être testée.


Sandra Laporte

Professeur en Sciences de Gestion à Toulouse School of Management, spécialisée en marketing, Sandra Laporte a obtenu son doctorat à HEC en 2010. Avant de rejoindre TSM en 2019, elle a été Assistant Professor puis Associate Professor à HEC Montreal. Après avoir étudié les mécanismes psychologiques des comportements alimentaires, ses recherches récentes portent sur la perception des algorithmes et de l’Intelligence Artificielle par les consommateurs.





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