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Immigrants : après combien d’années raisonnent-ils comme des natifs ?

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Jérôme Gonnot a profité d’une vaste enquête européenne pour étudier le rythme auquel les opinions politiques des immigrés de première génération se rapprochaient de celles des nationaux. Avec des conclusions parfois contre-intuitives.

19 mars 2021 imprimer en PDF

Comprendre pour entreprendre : Vous avez étudié les perceptions politiques des immigrants de première génération dans seize pays d’Europe occidentale. Que cherchiez-vous précisément à comprendre ?

Jérôme Gonnot : Je souhaitais voir comment ils s’adaptaient progressivement aux normes politiques de leurs pays d’accueil jusqu’à avoir des opinions proches des nationaux. Nous avons pu obtenir et analyser des données sur cinq thèmes différents : ce qu’ils pensaient du niveau de redistribution, des droits des personnes homosexuelles, du processus d’intégration européenne, de la politique migratoire et enfin leur niveau de confiance envers les institutions politiques. Cette étude fournit un éclairage très nouveau quant à l’assimilation des étrangers, à travers ce prisme des opinions politiques.

Avez-vous été surpris par certains résultats ?

J’ai été frappé par le fait que l’écart d’opinion entre un natif et un immigré varie considérablement en fonction du sujet. Concernant le niveau de redistribution souhaitable, cet écart est quasiment inexistant. La convergence des points de vue est par ailleurs rapide si l’on parle de politique migratoire ou d’intégration européenne. Les écarts d’opinion, significatifs au départ, s’estompent assez vite. Les différences sont bien plus fortes concernant les droits des homosexuels et la confiance vis-à-vis des institutions politiques.

Parlons d’abord de cette confiance envers le politique. Les immigrants sont-ils plus ou moins confiants que les nationaux envers les institutions politiques ?

Ils sont sensiblement plus confiants, quel que soit le temps passé dans leur pays d’accueil. Et ce, malgré une situation sociale et politique globalement plus précaire que les natifs. Une des raisons est que beaucoup d’immigrés viennent de pays dont les institutions ne sont ni stables ni très démocratiques. Ils auraient donc tendance à surévaluer nos institutions. De plus, les gens qui émigrent en Europe le font souvent dans l’espoir d’une vie meilleure (70% d’entre eux viennent d’un pays plus pauvre dans notre échantillon). Ils ont une vision positive du pays d’accueil. Même après 35 ans de séjour, ils restent ainsi plus confiants que les natifs. Cela montre que la confiance politique est relative à ce qu’on a connu auparavant. Ce résultat offre également un éclairage intéressant pour analyser le succès des partis populistes, plébiscités par des électeurs qui, justement, n’ont pas confiance dans les institutions.

Les différences en matière de confiance politique mettent beaucoup de temps à s’estomper. C’est aussi le cas, dites-vous, pour ce qui concerne la perception des homosexuels...

La convergence sur la question de l’acceptation des droits des homosexuels est également lente en effet. L’écart commence à se réduire au bout de 20 ans seulement et l’effet de convergence est ensuite très marqué chez les immigrés de longue date. La religion joue cependant un rôle pour les musulmans, encore réticents envers ces droits 30 ans ou plus après leur arrivée. Pour les immigrants issus de pays riches, en revanche il n’y a quasiment pas de différence d’opinions sur cette question, quel que soit le temps passé dans le pays d’accueil.

Et que peut-on dire de la perception par les immigrés, des politiques migratoires des pays où ils se sont installés ?

À leur arrivée, les immigrants sont favorables à des politiques migratoires ouvertes, comme on peut l’imaginer. Mais l’écart d’opinion sur ce sujet, commence à se réduire au bout de cinq ans seulement, et disparaît au bout de vingt ans de résidence dans le pays d’accueil.

Souvent, les immigrés ont alors acquis le droit de résidence, la nationalité, ils ont un travail et commencent donc à se rapprocher des standards des natifs. Il y a, chez beaucoup, l’idée que trop de nouvelles arrivées augmenterait la compétition entre immigrés. J’appelle cela « l’effet club », qui pourrait se résumer ainsi : « maintenant que je suis entré, vous pouvez fermer la porte ». Cette tendance est très nette chez les immigrés issus des pays pauvres, qui s’installent pour longtemps dans leur pays d’adoption.

Cette convergence assez rapide des opinions vers des politiques migratoires restrictives est assez surprenante. Vous établissez un parallèle avec les opinions vis-à-vis de l’Europe. Que voulez-vous dire ?

Le même constat de convergence relativement rapide s’observe en effet sur la question de l’Europe. Les immigrés, au départ beaucoup plus favorables à l’Europe que les nationaux, deviennent quelques années plus tard davantage eurosceptiques, comme ces derniers. On peut supposer qu’ils réalisent que l’Europe n’est pas si prometteuse qu’ils ne l’imaginaient.

De manière plus globale, quels sont vos principaux constats en termes de convergence des opinions ?

Nous montrons que l’écart d’opinion diminue en moyenne de 40% après vingt ans passés dans le pays d’accueil. Mais attention, les immigrés, arrivés il y a 40 ans, ne proviennent pas toujours des mêmes pays que ceux arrivés plus récemment. De plus, à moins de suivre des cohortes sur 40 ans, on ne peut interroger les mêmes personnes en tant que « nouveaux » immigrés et « anciens » immigrés. On peut donc seulement émettre des hypothèses sur l’évolution de ces opinions, mais pas identifier avec certitude les raisons de la convergence entre immigrés et natifs.


Jérôme Gonnot

Jérôme Gonnot a soutenu sa thèse en 2020 à Toulouse School of Economics sur l’intégration politique et l’assimilation des immigrants de première génération, et sur l’émergence des partis populistes en Europe occidentale. Désormais chercheur à l’Institut universitaire européen de Florence, au sein du Migration Policy Center, il étudie notamment les conséquences du droit de vote des étrangers sur les politiques de redistribution. Il s’intéresse également au soutien de certains électeurs à des candidats conservateurs, dont ils ne partagent pas les opinions, mais qu’ils apprécient en tant qu’outsiders.




Méthodologie de la recherche

Pour analyser les opinions des immigrés, Jérôme Gonnot a travaillé sur les données de l’European Social Survey, incluant des natifs et des immigrés de première génération vivant dans 16 pays d’Europe occidentale. Il a comparé les opinions récoltées sur une période de dix ans (2010-2020) de sept cohortes de 1800 immigrés chacune, réparties en fonction de la durée passée dans leur pays d’accueil.



 

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